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SEPT 2003
Amiel et sa plus jolie amie, Elisabeth Guédin
Une lecture du Journal intime d'Amiel

par André Leroy

513 ko
Texte inédit, écrit pour Amiel.org
 
SOMMAIRE
Introduction : Un tissu d'affections féminines
Passion filiale (1869)
L'amitié contrariée (1870)
Mariage? (1871)
L'amitié survit (1872)
Carmel (1873)
Epreuves (1873)
Une dispute théologique (1873)
Une amitié relâchée (1874)
Repli sur les relations épistolaires (1875)
Quelques lettres occasionnelles (1876-1877)
Epines et douceurs de l'amitié (1878-mars 1880)
Apaisement (avril 1880-1881)

Annexe :
Liste des extraits de lettres d'Elisabeth Guédin reproduits dans le Journal intime d'Amiel


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Introduction

Un tissu d'affections féminines
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La lecture des douze volumes de l'édition intégrale du Journal intime d'Amiel, publiée aux éditions L'Age d'Homme, permet de suivre et de comprendre l'évolution des relations d'Amiel avec Elisabeth Guédin, sa "plus jolie amie" (29.7.1873). Née en 1838, elle a 31 ans quand, au mois de septembre 1869, elle fait la connaissance d'Amiel.

Amiel, lui, a 48 ans. Depuis 1849, il est professeur à l'Académie de Genève. Il n'est pas marié, bien qu'il aspire à la vie conjugale et ne cesse d'en supputer les avantages et les inconvénients.

En attendant une conclusion, qui ne viendra jamais, il entretient simultanément des relations d'affectueuse amitié - d'amouritié - avec de nombreuses femmes, jeunes ou moins jeunes, mariées, célibataires, veuves... L'apogée se situe vers 1871. "C'est pourtant une heureuse chance que d'avoir sous un même toit [en vacances] six ou sept amies sincères, dont deux ou trois presque intimes, quasi la moitié de ce qui m'aime le plus à Genève." (22.8.1871.) Dans ce chatoyant tissu, je voudrais suivre l'un des fils : ses relations avec Elisabeth Guédin, la plus jolie de ses amies.

Le lecteur gardera présent à l'esprit que leur amitié ne prend aucunement le pas sur les liens qu'Amiel conserve avec ses autres amies. Cet aspect essentiel des relations d'Amiel avec les femmes sera quelquefois rappelé. Qu'on veuille bien n'y voir aucune digression.

Au moment où Amiel et Elisabeth Guédin firent connaissance, sa relation avec Marie Favre (Philine) touchait à sa fin. La seule maîtresse qu'eut Amiel en sa vie ne pouvait, pour des raisons de convenances sociales, pensait-il, devenir son épouse. Quant à Louise Wyder (Egérie), leurs liens d'amitié intime étaient rompus depuis 1860 . Son souvenir reste cependant présent.

En 1870, les deux dernières grandes amitiés féminines d'Amiel prennent leur essor : il fait la connaissance de Berthe Vadier, sa filleule littéraire et future biographe, et de Fanny Mercier, l'austère institutrice qui édita, peu après la mort d'Amiel, des extraits de son Journal intime.

Les relations d'Amiel avec Elisabeth Guédin seront bien différentes de celles qu'il entretenait avec ses autres amies. Elisabeth Guédin traitera Amiel d'égal à égal. Elle rejette toute idée de mariage, alors même qu'elle apparaissait élégante, pleine d'esprit et riche, comme le parti idéal. Elle lui tiendra tête dans leurs controverses religieuses, jusqu'à l'exaspérer.

Amiel tenait beaucoup à son amitié. Ses analyses dessinent un portrait psychologique étonnamment moderne d'une femme qui avait fait de son attachement au père un absolu.

La figure d'Elisabeth Guédin mérite de prendre place aux côtés du quatuor des amies les plus connues d'Amiel : Philine, Egérie, Berthe Vadier et Fanny Mercier. Ces dernières nous sont mieux connues par les milliers de lettres qui nous restent d'elles. Il n'en va pas de même avec la correspondance d'Elisabeth Guédin.

Amiel et elle ont échangé une centaine de lettres en une douzaine d'années. Elles comptent parmi les plus intéressantes qu'il ait reçues d'une main féminine. Il en recopie des extraits dans son journal. Leur piquant fait regretter que cette correspondance ne nous soit pas parvenue. Après la mort d'Amiel, Fanny Mercier, l'héritière de ses papiers, restitua, à sa demande, la liasse de ses lettres à Elisabeth Guédin. La Bibliothèque publique et universitaire de Genève conserve la liste des lettres retournées par Fanny Mercier à ceux et celles qui en firent la demande. "Mlle E. Guédin" figure parmi la trentaine de correspondantes à qui leurs lettres firent retour. Elles n'ont pas réapparu depuis.

Les chasseurs, si le gibier se fait trop attendre, placent des appeaux, qui jouent le rôle d'appelants. Si les extraits des lettres d'Elisabeth Guédin, reproduits dans les pages qui suivent, pouvaient aboutir à un résultat similaire, et faire sortir de leur cachette les centaines de feuillets recouverts de la fine écriture admirée par Amiel, mon travail aura contribué à la connaissance des amies d'Amiel. Cet espoir est conforté par la réapparition, l'année dernière à Berlin, d'une importante liasse de lettres d'Amiel. Elle aussi faisait partie de la liste des restitutions établie par Fanny Mercier, liste dont la lecture nous cause autant de regrets que de respect pour la rigueur morale de son auteur. La liasse de Berlin a rejoint désormais les quelques dizaines de milliers de pages du Fonds Amiel conservé à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève.

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Je tiens à remercier vivement Louis Vannieuwenborgh pour l'aide technique qu'il m'a amicalement apportée et pour ses encouragements prodigués tout au long de ma lecture du Journal intime d'Amiel, envisagée sous l'angle de la mise en valeur de "sa plus jolie amie".

 

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Une passion filiale (1869)

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Au mois de septembre 1869, Amiel est en villégiature sur les rives du Léman, à Charnex, pension Dufour.

Le 12, Amiel note dans son journal : "arrivée de Madame veuve Guédin et ses deux filles en grand deuil". Amiel connaît cette famille fortunée appartenant à la bourgeoisie genevoise. Le père, Jean-Pierre Guédin, était mort le 13 mai, laissant désemparées son épouse et ses trois filles Joséphine, Françoise-Gabrielle et Elisabeth. Celle-ci a soigné son père avec amour pendant trois ans et demi. Le lendemain 13 septembre, soit quatre mois jour pour jour après son décès, Amiel fait "deux heures de promenade avec les deux soeurs noires, dont je fais un peu plus proche connaissance".

Je crois que j'ai fait quelque bien aux trois démoralisées. Elles m'en ont témoigné de la reconnaissance. Ces pauvres femmes m'intéressent. Mais la plus malade des trois, c'est évidemment la plus jeune, qui s'est exténuée au chevet de son père pendant trois années, à lire, causer et souffrir. Elle est [...] maigre et sa main qu'elle m'a tendue lorsque je l'ai reconduite à son logis situé au bout du village est le quart d'une main suffisante. Nature fière, esprit libre, caractère indépendant, elle a l'air sceptique sur les questions de sentiment et de passion, peut-être par une sorte de rancune contre l'idéal secret. Je soupçonne une fanfaronnade d'insensibilité, par haine pour les fadeurs et les faux-semblants. De ce que l'on est une tête et une volonté, il ne s'ensuit pas qu'on n'ait pas de coeur. Un trait que je devine, c'est une sorte d'horreur pour le convenu et l'hypocrisie, et inversement une espèce d'âpre désir de savoir et de dire le vrai, de mordre crânement dans le fruit de la vie. Il n'y a pas de moelleux, peu de foi et plus d'ingénuité, mais de la solidité, un coup d'oeil perçant, du naturel, une franchise loyale, et une sorte de désintéressement sans prétention, qui me plaît. - J'ai réussi à ramener une lueur de jeunesse sur ces traits pâles et amaigris, et comme un rayon de joie dans ces yeux éteints : apparence fugitive, mais qui a fait plaisir au médecin; bon sang ne peut mentir. Cet abattement est encore capable de réaction. (13.9.1869.)


Le surlendemain, Amiel note qu'à la faveur d'une promenade avec la cadette, il a "lu jusqu'au fond dans une âme malade et singulière". Chassé par le mauvais temps, il quitte Charnex le 16 septembre, regrettant de n'approfondir davantage ce cas singulier.

C'est un type féminin nouveau pour moi, mais dont je crois avoir la clef, parce que je connais l'abattement sous presque toutes ses formes. Cependant ce mélange de scepticisme aride, de désabusement universel et de passion filiale extraordinaire est une combinaison étrange, qui m'intéresse. (16.9.1869.)

Le 17 septembre, il écrit à ses commensales de la pension Dufour. Il se remémore les conversations qu'il a eues à Charnex avec la fille cadette. "E. Guédin [...] m'a laissé voir dans l'intérieur de son aride désolation."

Tout est noir pour moi; je ne connais qu'un point lumineux, le tombeau; mais je n'en parle à personne, car je trouve ridicules les femmes incomprises. Je ne crois pas à l'autre vie, ni à l'âme. La vie est une injustice et je proteste contre la tyrannie qui me l'a imposée. Dans cet immense univers, je n'ai jamais aimé qu'un seul être, mon père. Il est mort et tout le reste m'est indifférent. La dose de tendresse dont je suis susceptible est absolument épuisée, et je suis désabusée de tout. L'espérance même est un leurre abominable. J'en suis revenue, et je n'ai plus qu'une maxime: végéter sans désir, et mourir le plus tôt possible. Je m'étudie aussi à étouffer en moi mes douleurs et mes pensées. D'ailleurs ces trois années et demie d'intense concentration dans un seul vouloir ont tout effacé de ma mémoire. Je savais beaucoup de choses et j'ai eu toutes les curiosités audacieuses; mais c'était dans ma jeunesse, avant ces trois ans. A présent, je suis un livre blanc; je me sens une vieille femme. La moindre paysanne est plus avancée que moi. Je suis finie, usée, et cela m'est parfaitement égal. - Mais pourquoi avez-vous confiance en moi, lui demandai-je? - Parce que vous êtes bon, et parce que vous m'avez rendu un service. - Lequel? - Vous m'avez aidée à traverser mon jour terrible, le jour de la mort de mon père. Il est tombé malade un 13, il est mort un 13, et ce nombre fatal m'étouffe à chacun de ses passages. - Mais vous croyez donc à la bonté? - A la vôtre. - Celle de l'un prouve celle des autres. - Non, je ne cherche plus.

Et toutes ces paroles funèbres étaient prononcées avec une sécheresse tranquille et d'une voix atone, par une jeune fille impalpable comme un souffle, frêle comme une graminée, dont le front blanc n'avait pas un pli, et dont la main était aussi effilée que celle d'une toute petite fille. C'était fantastique. D'intuition, j'ai deviné ce cas d'acédie extraordinaire. Je lui ai exposé la foi thibétaine. Mon svelte fantôme s'est reconnu dans le renoncement bouddhique. Schopenhauer battrait des mains. - Sœurs, mère, parents, ne lui sont de rien; elle est déracinée, hautaine, froide et entièrement indépendante. - Et votre cousin P. Vaucher, le théologien esprit fort, ne lui parlez-vous pas des idées qui vous travaillent? - Lui! C'est la dernière personne à qui je parlerais de ce qui me tient à cœur. Je vous le répète, mon père et moi nous ne faisions qu'une vie, et qu'un être; dès que l'un souffrait l'autre se sentait malade. Avant lui et après lui, rien n'existe pour moi. Et que les gens ne parlent pas de dévouement; c'était pur égoïsme, c'était mon plaisir, mon instinct. -Mais le devoir a-t-il pour vous un sens? - Non, car nous ne sommes pas libres. - (Noté de souvenir.) (17.9.1869.)

Quelques semaines plus tard, il rencontre Elisabeth Guédin à Genève.

Rencontré E. Guédin qui avait du rose sur les joues et a paru contente de se voir arrêter deux minutes dans la rue, par son interlocuteur de Chaulin. Elle a beau le croire, son cas n'est pas désespéré. Il y a encore de la ressource dans son organisme épuisé et dans son cœur alangui. Le bien que j'ai pu lui faire a été de la remonter à ses propres yeux. [...] Cette âme malade m'intéresse. Un scepticisme aride, à cet âge, chez une femme, et dans une personne qui a presque adoré son père; l'association d'un esprit libre, hardi, moqueur avec une faculté de s'attacher, qui semble avoir compensé par l'intensité ce qui manquait à l'étendue : cette combinaison assez singulière attire mon attention. Mais la douceur de soulager une douleur âpre et morne, l'emporte de beaucoup sur la curiosité. Ma sympathie a été mise en jeu infiniment plus que ma curiosité. (5.10.1869.)

Le 9 octobre, Amiel fait une première "visite au trio noir du Belvédère Saint Jean", quartier de Genève sur la rive droite du Rhône.

On était assez entrain; du moins on s'est animé pour moi. On est parfaitement informé de la chronique citadine. Je laisse deux pages de questions à résoudre, à mon malicieux fantôme, qui a réclamé une année pour cet ouvrage et à qui j'ai accordé une semaine. Ces dames connaissent beaucoup de monde [...] et jugent nettement. Trois dames ensemble ne font pas de la bienveillance. Mais cela ne prouve rien contre leur charité isolée. - C'est égal la montagne est moralement plus salutaire que la ville. (9.10.1869.)

Le 17 décembre, Amiel, qui a été fort occupé par un déménagement et un désaccord avec Marie Favre (Philine), s'aperçoit qu'il a "totalement oublié les dames Guédin, à qui je devais presque une visite". L'année se termine sans autre mention d'Elisabeth dans son journal.

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L'amitié contrariée (1870)
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Le 10 janvier 1870, Amiel note qu'il a "rencontré la pauvre Nada". Le pessimisme d'Elisabeth Guédin lui vaut ce surnom. D'autres suivront, à mesure qu'Amiel découvrira d'autres facettes de la personnalité de son amie.

Rencontré la pauvre Nada. Sa mère et elle sortent de maladie. Mais la grande maladie, le pessimisme désolé, la désespérance morne sont toujours là. Toujours la soif de la mort, le dégoût de l'existence, la révolte sourde contre toutes les circonstances, l'isolement moral, le manque de sympathie réciproque avec ses alentours, la protestation aride, le refus de résignation. Nous avons fait trois ou quatre fois la longueur de la promenade sous la Treille, et j'ai cherché à lui faire quelque bien, soit en l'écoutant, soit en la calmant. - Ce qu'il lui faudrait, évidemment, c'est d'être sortie de son cercle actuel (quatre femmes ensemble se rongent le foie même sans le vouloir), et de pouvoir dépenser ses idées et ses goûts dans un milieu plus conforme à ses besoins. Elle est énervée, agacée, exaspérée par la contrariété incessante et la contrainte fastidieuse, qui lui sont imposées. Le fait d'être peu comprise et pas approuvée, d'être soupçonnée d'affectation la met aux champs. " Elle perche, m'a-t-on dit, sur l'imbécillité" et craint qu'on n'arrive à lui dire qu'elle pose pour le désespoir. - Le pire défaut des familles, c'est le maniement profane des douleurs intimes, et le droit de blessure qu'on s'y confère indélicatement. Les proches sur ce point sont plus redoutables dix fois que les étrangers. (10.1.1870.)

Au mois de mars, échange de lettres à l'initiative d'Elisabeth Guédin. Il reçoit d'elle "des témoignages de vif intérêt" lors d'une maladie qui l'avait maintenu alité (16.3.1870). Il note entre autres une lettre "pleine de gratitude [...] : "Si je dois mourir, vous m'avez fait du bien. Merci". (15.3.1870.)

E. Guédin [...] aimerait me voir", note-t-il le 21 mars. A la sortie d'une conférence, il la rencontre, "presque rose, m'a dit être mieux" (30.3.1870). Il lui écrit le 13 avril et la rencontre deux jours après.

 

Rencontré E. Guédin et fait route avec elle. Enfin, à la onzième heure, je veux dire après onze mois, elle se réconcilie avec le devoir, avec l'ordre, avec la Providence. [...] Sept mois de paralysie morale et de stupeur morne; trois mois de douleur lucide et révoltée; maintenant acceptation, soumission, mais non encore résignée ni consolée. - " Je ne peux plus être heureuse, mais je veux obéir. Après avoir été tout pour quelqu'un, on ne peut plus s'acclimater dans la vie médiocre; mais on peut chercher à être utile aux autres. Je supprimerai l'aigreur et l'amertume de ma souffrance; je suivrai exactement les prescriptions du médecin et les désirs de ceux qui m'entourent; j'épaissirai un peu plus mon masque et j'aurai l'air d'avoir oublié. Mieux valait mourir sans doute; mais puisque Dieu ne l'a pas voulu, j'essaierai de vivre. Je crois sa volonté bonne et parfaite; pour agréable, c'est autre chose. Je ne vous écrirai même plus, car ma mère est revenue; et si, dans la solitude, je me constitue juge et maîtresse de mes actes, je ne veux ni m'imposer de dissimulation ni répondre à des questions, une fois la tutelle reparue. Ma mère me croit encore jeune et je m'incline. D'ailleurs si je tiens à votre amitié, je tiens encore plus à votre estime." (Noté de souvenir).

Amiel se rend compte qu'il n'a pas entendu l'appel du 21 mars.

Si je pensais à moi, je constaterais plusieurs bévues gratuites et assez sottes de ma part : il y a quelque vraisemblance qu'on s'était fait quatre semaines de liberté pour recevoir éventuellement des conseils et quelques visites. A présent les temps de grâce sont passés. Je n'ai pas deviné l'intention secrète, ou plutôt j'ai négligé l'occasion. On a craint d'avoir paru engageante, et le rideau des convenances usuelles se tire avec une demi-solennité, qui sert à deux fins, à un renoncement pour soi-même et à une petite punition pour la réserve exagérée du chevalier transi. - C'est dommage. Il est ennuyeux de ressortir du sanctuaire de l'âme pour ne plus être admis que dans le vestibule; et de revenir aux visites banales, lorsqu'on avait ses petites entrées. [...]

Il me semble voir ma jeune amie mordre chez elle avec emportement le bâillon des civilités puériles et honnêtes, qui l'obligent elle, esprit libre et audacieux, cœur impétueux et absolu, de bavarder des lèvres comme la première des poupées venues, de cacher ses pensées et de jouer un rôle de mijaurée anonyme, qui lui paraît odieusement bête.

Il aperçoit les conséquences de cette situation.

 

Les femmes, qui n'ont pas de bonheur intime, se reconnaissent à leur acidité dévorante, à leur causticité inquiète, à leur vigilance d'Argus, et à l'âpreté de leurs jugements. C'est pourquoi la virginité vieillie est presque synonyme de méchanceté. [...] Le dévouement sans emploi était toute leur maladie. (15.4.1870.)

Le 12 mai, veille de l'anniversaire de la mort du père d'Elisabeth, Amiel lui envoie des mots de réconfort et fait le point de sa relation avec elle.

C'est demain la date redoutée [...] Il est dommage que E. Guédin ait cru devoir se renfermer dans le Château sans fenêtres des convenances sociales. Mais du reste, après mes longues négligences, et mes inintelligences, elle a bien fait. Seulement elle y perd beaucoup et sans compensations équivalentes. Autant que j'ai pu voir, elle compte cultiver sa douleur, mais ensevelir son culte dans les ténèbres et le protéger contre les indiscrets et les indifférents, c'est-à-dire contre les alentours. Je n'aurai qu'à épaissir mon masque et à paraître consolée, me disait E. Guédin et je tâcherai de m'occuper davantage des autres. - J'ai essayé de l'acheminer doucement vers la résignation religieuse et vaillante. C'est difficile, parce qu'elle avait perdu toute foi quelconque. Mais il me semble qu'elle y vient ou y revient. Elle finit par croire à la bonté, et mieux encore par y prendre goût elle-même. Cette défiance aride, cette sécheresse amère qui l'ont isolée si longtemps me paraissent faire place à un sentiment meilleur. Elle se conformera à la Nécessité; et si elle peut admettre une Providence paternelle, une nouvelle source pourra jaillir du rocher de son cœur, rocher artificiel dû à la révolte et à la contraction. (12.5.1870.)


Amiel se recommande la discrétion. Le médecin de l'âme ne risque-t-il pas de susciter le "phénomène du transfert"?

Si nous étions parents, je suivrais volontiers cette cure morale, entreprise avec émotion et loyauté de ma part. Mais le cœur d'une femme est trop près de son âme; et l'on risque de troubler l'un en rendant la paix à l'autre. La différence d'âge n'est pas une protection suffisante. Il est bête à raisonner comme un joli cœur, et, à force de délicatesse d'avoir une apparence de fatuité; mais l'expérience doit servir et il ne faut pas risquer de nuire par zèle et de chagriner par bonté. Du reste, une fois les ponts-levis de l'usage redressés, tout est dit et le silence se fait de soi-même. (12.5.1870.)

Début juin, Amiel rend visite aux dames Guédin.

 

Nada ne m'a pas fait grand plaisir. La voix indique la même lassitude aride, seulement on feint de vivre de la vie de tout le monde, et de s'intéresser aux choses d'ici-bas. Pourtant on mord aux consolations religieuses, et l'on fréquente les cultes. On vient même à Tabazan . Sauf erreur, on aimerait les rencontres et la causerie en plein air; mais on ne veut ni le laisser voir ni en convenir avec soi-même; et ce que l'on redoute surtout c'est la sollicitude et la vigilance d'un entourage, avec lequel on a renoncé à s'entendre et on détesterait se justifier. Les femmes sont vraiment à plaindre. Toujours porter le masque, étouffer éternellement sous le voile des convenances et dans le corset de force des usages reçus, mentir d'office par prudence, par nécessité, par habitude, quel supplice perpétuel! "Je tiens encore plus à votre estime qu'à votre amitié!" C'est avec cette maxime que les femmes se détruisent à petit feu. Elles mettent leur héroïsme et leur honneur à mourir en souriant, à dissimuler jusqu'au bout leur secrète pensée, à renier leur vrai désir, c'est-à-dire à épaissir leur éventail comme un bouclier. Elles veulent être absolument devinées; elles réclament la foi aveugle en elles. Cette archi-fierté dérive de l'hyper-pudeur. [...] C'est avec une fausse idée du devoir que l'on se fait plus de mal à soi-même, comme c'est avec une fausse idée de la religion que l'homme a désolé la terre. (4.6.1870.)

A la fin de l'été, avant de partir en vacances, Amiel fait quelques visites dont une aux dames Guédin. Ce n'est que le 23 octobre que les relations reprennent.

 

Lettre d'E. Guédin qui renoue avec son confesseur le fil de ces quatre derniers mois, avec une loyauté et une confiance parfaites. [...] Il me semble qu'au fond la plus grande douceur [de ma vie] est d'avoir eu et d'avoir accès dans l'intimité de tant d'âmes. (23.10.1870.)


Amiel répond par une visite.

Veillé chez les trois veuves de la Tour Saint-Jean. Salon douillet et bien capitonné. Nous causons de l'éternel sujet, la guerre actuelle. On prétend ce soir l'armistice refusé. Paris veut boire jusqu'à la lie la coupe de l'adversité. Il la boira. Le destin ne fait pas grâce aux erreurs obstinées, et la France est à cette heure comme frappée de vertige. (7.11.1870.)

L'année s'achève sans autre visite ni correspondance.

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Mariage? (1871)
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Mi-février, Amiel constate qu'il néglige les Guédin depuis plus de trois mois. Il leur rend visite en mars.

Veillé chez les dames G. à Saint-Jean. Le seul plaisir de la plus jeune, c'est la correspondance. Mais l'éclaircie de l'automne semble reperdue, et l'abattement nerveux est en partie revenu. C'est le manque d'un intérêt vif et sérieux qui est maintenant le mal essentiel, car on aimerait les séances, les cours, les conversations, la société. Longue discussion sur le patriotisme, les prédications belliqueuses, les affaires de France [...] E. Guédin aime bien les Français, mais les voudrait deux fois plus châtiés, pour leur salut, et pour qu'ils reviennent au légitimisme. (19.3.1871.)


Le mois suivant, lors d'une veillée chez ses amies, les convulsions de Paris reviennent dans la conversation. Mais aussi les questions religieuses.

Veillé à la Tour. Parlé des avantages des divers jeux, de l'importance exagérée qu'on donne à la France et aux affaires françaises, des excès privatifs de la Réforme calviniste, du vice capital qui empêche nos voisins de trouver leur équilibre dans la liberté, des Chartreux et Camaldules, etc. Je vois que E. Guédin chemine du côté des idées monastiques, légitimistes, etc., par horreur du lieu commun et des routines convenues. Elle aime le difficile, le rare, le paradoxal, l'extraordinaire par dégoût de la sagesse plate et utilitaire. En un mot, ses bizarreries proviennent d'un bon instinct sans emploi. Ses fugues intellectuelles ne sont que des révoltes contre les banalités vulgaires, contre les rengaines accréditées. Elle s'insurgerait aussi volontiers contre toutes les suffisances du savoir et même de la raison; tandis que les obéissances absolues, les abdications complètes la tenteraient par la grandeur. C'est une imagination dégoûtée de tous les bonheurs ignobles ou chétifs.


Amiel propose ses propres idéaux comme solution aux maux dont souffre son amie.

Quel dommage que je n'aie pas à diriger cette âme malade. Je sens si nettement ce qu'il faudrait pour la guérir. Une fois avertie que ce qu'il y a de plus rare, c'est l'équilibre, l'harmonie, la justice et la proportion, elle prendrait le respect et la passion du bon sens. (9.4.1871.)


Au mois d'août 1871, Amiel est en villégiature à Chexbres : "On frappe. Une lettre. Est-ce la réponse du destin? Est-ce le prononcé de la Providence?" (18.8.1871.) Cette lettre est de Marie Favre (Philine). Amiel et elle vivent la fin d'une liaison qui remonte à 1859. Elle sera rompue un mois plus tard avec le départ de Philine à Berlin. A ce moment, elle aura abandonné tout espoir d'épouser Amiel. Des relations amicales mais distendues survivront. Amiel transcrit dans son journal la lettre de Philine, lettre importante en raison de l'influence qu'ont eue les conseils de Philine sur les relations d'Amiel avec Elisabeth Guédin.

Demandez-moi quelque chose de difficile, je vous obéirai avec ardeur et fidélité. - Songez à Chernex. Je vous veux dans l'ordre, heureux, productif et béni. - Vous n'avez cessé de me faire du bien et c'est à genoux que je vous répète l'hymne de la reconnaissance enthousiaste et de l'ardent amour. Soyez bien content de vous; vous avez donné à une âme du bonheur, de la force pour longtemps. - Au fond, l'éloignement de Berlin ne me fait plus aussi peur. J'ai senti nettement à S. qu'après six mois passés sans vous voir, le dernier repos ne se fera pas attendre. Or mourir d'amour est la plus belle mort pour tout cœur de femme... Ne m'en voulez pas de cette pensée. Il y a longtemps que vous êtes ma vie, et loin de vous la mort m'est encore le meilleur... Vous m'avez donné plus de bonheur que je n'en ai jamais rêvé. Oui, j'ai choisi la bonne part et je ne l'échangerais pas contre toutes les félicités. - Que l'ami rencontre E. G. je l'en supplie, et si le devoir l'exige, je lui dirai adieu avec actions de grâce. Rudoyez votre élève quand vous n'êtes point content d'elle. Les rares fois où vous lui avez parlé en censeur et en maître lui ont donné des tressaillements de joie. Les natures altières et indépendantes goûtent jusque dans les séparations douloureuses une félicité intense à se soumettre à un seul être, à celui qu'elles ont admiré, aimé et béni uniquement. - Après avoir gardé quinze jours auprès de vous votre petite amie, il vous faudrait la garder toujours ou lui permettre de se laisser mourir.


Après le départ de Philine pour Berlin, le 29 septembre 1871, Amiel fait une visite à Elisabeth Guédin.

Longue conversation intime, je crois d'une heure et demie. EIisabeth n'écrit pas de journal intime; mais elle dialogue constamment avec ses ombres favorites ou des personnages de fantaisie, elle leur parle et les fait parler. Elle a l'habitude de scruter souvent et rigoureusement sa conscience et de sonder ses motifs secrets. "Elle n'a pas fait vœu d'être inconsolable ", mais elle l'est. [...] Seulement elle dit :" Toutes les affections profondes sont de même nature, il n'y a qu'une manière réelle d'aimer, et peu importe l'objet, on n'aime qu'une fois de tout son cœur. J'ai aimé ainsi, l'objet était mon père. J'ai épuisé en lui et sur lui ce qu'il y avait d'amour en moi. Me dédire, serait déjà une infidélité. D'ailleurs dans l'amour conjugal et maternel, il y a une part d'instinct, d'impulsion organique et charnelle, qui abaisse cet amour autant que l'intérêt. Je conviens que je suis une exception, mais on est ce qu'on est. Je ne puis plus aimer ni rien ni personne comme j'ai aimé; je ne puis promettre que mon activité, mon zèle, mes forces; mais non mon cœur, pas même à une œuvre de charité, pas même à un époux. Mon rêve eût été la vie de diaconesse. Mais je vois que la santé pour cela me manque. Je me rabattrai sur les petits devoirs quotidiens qui contrarient ma nature tournée à l'idéalisme et au romanesque. Moralement, je suis morte. Mais puisque Dieu prolonge mon existence, je tâcherai de supporter l'épreuve et d'être utile." [...]

Jugement d'Amiel :

Malgré sa sincérité et sa pénétration, je ne suis pas bien sûr qu'elle se juge juste. Car enfin sa théorie de l'amour est en dehors de la loi naturelle. Son père lui-même lui dirait : tu outrepasses la volonté de Dieu. L'amour filial ne doit pas dévorer l'amour conjugal et l'amour maternel. Le culte des morts ne demande pas la violation du droit des vivants. En aimant un époux, tu n'es point infidèle à ton père. Le sophisme est dans l'identification des amours. - Une seule erreur sur l'idéal enfante autant de maux qu'une erreur religieuse. - L'amour filial devenu fanatisme : exemple extraordinaire. (14.10.1871.)


Amiel ne réussira pas à modifier la conviction d'Elisabeth sur ce point, à son grand dam, comme on le verra. Le soir même, Amiel lui envoie un billet. Elle lui répond le 19 octobre.

La lettre de Johanna [surnommée ainsi parce qu'elle habite le quartier Saint-Jean], fort élégante de rédaction, curieuse pour les choses. Ne m'a pas trop surpris et même m'a fait plaisir, malgré sa désinvolture, quelque peu jouée. Quand on écrit comme cela, on n'est plus courbée sous la douleur, et la liberté morale est à peu près reconquise. Avec quelle aisance, on remettrait en place une familiarité déplacée, et comme on tirerait bien son épingle du jeu, en cas de complication. J'aime cet esprit alerte, cette parole nuancée, cette finesse, cette aisance et cette sûreté de main. Il y a quelque héroïne de G. Sand qui ressemble à ce type-là. (19.10.1871.)

Il répond le 23 octobre.

Lettre à Johanna, écrite avec une certaine tristesse et une certaine lourdeur. Cela venait mal pour répondre à une libellule, à une fille du vent. J'aurais voulu être de loisir et de gaieté pour jouter avec cette spirituelle plume. Mais il fallait payer une dette et l'échéance me harcelait. J'ai couru droit à l'utile. L'escrime élégante a fait défaut. [...] Je me suis arrangé seulement pour obtenir de Johanna quelques renseignements indirects, qu'elle donnera si cela lui convient. (23.10.1871.)


Suggérée par Philine, l'idée de mariage avec Elisabeth fait son chemin. Age, éducation, culture, famille, fortune, santé, religion, attrait même, toutes les conditions n'apparaissent-elles pas réunies? Amiel est trop lucide pour ne pas apercevoir ce que sa situation a d'ambigu et d'inconfortable. La réponse d'Elisabeth du 26 octobre le confirme dans ce sentiment : "Il y a trop d'esprit et l'on glisse sur les points essentiels qui eussent demandé un peu plus de bonhomie et de cordialité". Il est refroidi, "défrisé". Il lui répond le lendemain.

Réponse à Johanna. Il faut régler ou liquider cette situation, à laquelle je ne trouve plus de charmes. Une joute de babil ou d'esprit, avec toutes les ganteries de la politesse, n'est pas du tout mon désir. C'est du temps perdu, et à mon âge il faut l'économiser. La correspondance ne m'a déjà que trop mangé d'heures et de mois dans ma vie. D'ailleurs à supposer que Johanna m'ait déjà classé, je ne suis nullement d'humeur à quereller pour des limites ou à faire un siège de Troie pour l'amour de l'art. Je ne voudrais pas questionner brutalement, mais je ne veux pas d'un rôle ambigu et d'une situation trouble. J'obéis ici à des ordres supérieurs; dès que je saurai certainement que Johanna ne veut pas se marier, ma mission sera terminée. Philine m'en a fait un devoir. Seulement Johanna pourrait y mettre de la malice et se taire sur un parti pris, pour voir piétiner l'orgueil viril, en quête d'une certitude. - Notre attitude change et cela m'ennuie. Elle avait de l'originalité; elle redevient usuelle et banale. Quand on était amis, en revenir à Monsieur et Mademoiselle, c'est descendre. (27.10.1871.)


Une mise au point sévère, un rappel à l'ordre de Johanna ne tardent pas.

Longue lettre de Johanna. Elle m'apprend tout ce que je désirais savoir. Elle m'avoue qu'elle a été effarouchée, choquée, blessée, et conclut en disant : Allez et ne péchez plus! Elle renouvelle son serment d'Annibal contre tout hyménée, et "ne veut pas joindre le ridicule d'un mariage d'arrière-saison aux calamités et aux dégradations de la vie conjugale". C'est un peu hérissé. Mais c'est égal. Les dernières pages couvrent et font oublier les difficultuosités diplomatiques du début, et les semonces assez vertes du milieu. Une fois rassurée dans sa dignité et dans son indépendance, on voit reparaître la personne de cœur et de sens, qui est dans le fond pour moi, une amie reconnaissante, mais qui ne sera jamais plus. "Peut-être qu'un jour la bavette de diaconesse ou simplement mes cheveux blancs, défiant les dents aiguës de la méchanceté d'un monde, sévère parce qu'il est pervers, me permettront de vous être utile." - Et que de bonnes choses sur la paix, celle du cœur et celle de la conscience, sur le savoir-faire pratique, sur la passion "sans laquelle, à son avis, nul ne saurait vivre", etc. En un mot, cette lettre de huit pages, malgré ses rudesses me plaît, parce qu'elle est nette, franche, vraie et humaine. Je ne regrette pas les banderilles qui ont provoqué cet accès de sincérité. Il me fallait sortir des entortillages de la politesse.

Johanna se reconnaît d'une école de courtoisie qui trouve les 18e et 17e siècles sans gêne et remonte jusqu'aux croisades; mais elle consent à faire table rase du passé, et n'ayant jamais douté de mes "bonnes intentions" elle ne conserve plus "d'arrière-pensée ni de grief". - La cause de ce malentendu et de cette bévue, c'est qu'après l'intimité très confiante de Charnex en Septembre 69, je ne supposais pas qu'on se recuirasserait de convenances et de susceptibilités.

La devise de Johanna est:
Homme ne puis,
Femme ne daigne,
Ame je suis.

(2.11.1871.)

Il répond le 5, "j'espère avoir trouvé l'équilibre désiré". Le lendemain, en s'éveillant, il songe à ses amies et aux jolies lettres de Johanna. Amiel reste troublé par ce refus d'Elisabeth.

Est-ce que Johanna est froissée ou piquée? alors tant pis pour elle et pour sa susceptibilité. La correspondance, dans ce cas, manquerait de charme, et mieux vaut qu'elle s'arrête au début. Sans bonhomie et confiance mutuelle, il ne vaut pas la peine de s'écrire. Redescendons de l'intimité à la politesse et de la politesse à la civilité. J'y suis prêt, mais j'espérais mieux, je l'avoue. [...] Je ne demande pas la familiarité et le sans-gêne, mais la cordialité tout unie et la bonhomie simple. Une demoiselle n'est pas une déesse, et une amie est une égale. (19.11.1871.)

Cette déception blesse Amiel, c'est dans l'amertume qu'à cette occasion, il jette un regard sur sa vie.

J'ai besoin de bonheur, mais je n'ai plus l'énergie inquiète qui le fait chercher, parce que l'espérance m'est devenue étrangère. J'assiste à la vie comme contemplateur, mais non comme acteur. [...] Le Bouddhisme et Schopenhauer ont mordu mon coeur, et m'ont ôté la soif de vivre [...] Hegel auparavant m'avait dégoûté de la vie individuelle. De toute manière mes tendons ont été tranchés et mon ressort brisé. Comme Johanna, je puis dire : Moralement, je suis mort, et je ne vis qu'en apparence. (20.11.1871.)


Revenons à ces derniers mois de 1871, au cours desquels Amiel a été préoccupé par un mariage :

Ce matin, à l'aube, quand je me suis posé la question : quel est ton premier et ton plus grand devoir? Il m'a semblé entendre cette réponse : te marier; en dehors du mariage, tu ne peux plus rien faire, ni pour la gloire de Dieu, ni pour la société, ni pour toi-même; tu ne peux ni vivre ni mourir, ni travailler ni voyager, ni te soigner, ni écrire, tu es un homme fini. Marié, tu peux fournir encore une sorte de carrière, au moins une existence privée; tu cesses d'inquiéter ceux qui t'aiment et tu as quelqu'un pour te fermer les yeux. Cette solution contente Marie Favre, qui prétend que je dois avoir donné le bonheur à une femme, et édifié une famille, et satisfait Fanny Mercier qui veut que j'aie allumé mon chandelier sur la montagne. (21.9.1871.)


Epouser qui? Marie Favre a rompu et est partie à Berlin le 29 septembre 1871 : mariage irréalisable. Elisabeth Guédin : refus définitif de sa part le 2 novembre 1871. Quant à Fanny Mercier (Sériosa), l'une des deux dernières grandes amies d'Amiel qui est entrée dans sa vie au début des années 1870, si elle a ardemment désiré devenir l'épouse d'Amiel, celui-ci, tenté un moment, renonça à ce projet. Il en fit l'héritière de ses papiers. Le manque de beauté de cette amie à l'âme aussi élevée qu'elle était prude et austère fut une des raisons du rejet par Amiel de ce mariage.

Sériosa n'a pas de dehors, tout son mérite est au-dedans. Il ne faut pas la regarder, mais l'entendre et la lire, pour savoir ce qu'elle vaut. (20.12.1871) C'est une bien vraie amie; mais qu'elle était pâle, hâve, maigre et macérée, la pauvrette; elle me faisait peine à voir. On dirait un esprit plutôt qu'une femme. Impossible d'avoir plus de mérite, mais quelques attraits ne gâteraient rien; la femme doit toujours être un peu femme, même pour un philosophe, par la simple raison que l'amour c'est l'amour et non pas la considération ou la confiance seulement. Le petit Dieu et l'austérité ne cheminent guère ensemble. Quand l'idée même d'une caresse paraît une incongruité ébouriffante, il est clair qu'il n'y a plus de sexe. Or ce soir, l'institutrice rigide effaçait la femme aimante; la discipline et la haire remplaçaient la sensibilité rêveuse ou l'imagination poétique. Je crains presque d'avoir paru léger ou frivole. On ne m'a pas accompagné jusqu'à la porte. (22.12.1871.)


Conclusion d'Amiel :

Elle me complète, elle me comprend, elle me respecte, elle m'aime. Certainement, ce serait une bénédiction vivante que cette aide-là. Mais... mais... mais.... il y a trois mais. D'abord il faut de quoi vivre; puis il faut des chances de maternité; enfin il faut aussi quelques dehors.
"Das treu, und schön, und klug, und anmuthvoll"

disait Hammer. (3.1.1872.)

Berthe Vadier est entrée dans la vie d'Amiel au début de 1870 et deviendra après sa mort son premier biographe. C'est dans la pension tenue par elle et par sa mère qu'Amiel vécut de 1879 à sa mort en 1881. Berthe Vadier serait elle aussi bien volontiers devenue l'épouse d'Amiel. Celui-ci l'appelle souvent dans son journal, sa "filleule (c'est ainsi qu'elle signe)" (18.10.1870). Amiel a guidé ses premiers pas en littérature.

Caroline Empeytaz, une amie de toujours, qui se contentait sagement d'un rôle de conseillère, écrit à Amiel le 1er décembre 1871

Si vous amenez jusqu'au printemps sans les brouiller entre elles B[erthe Vadier?] et E[lizabeth Guédin?] vous aurez mérité le prix de sagesse! [...] Prudence donc de tous les côtés et avec votre tact et votre bonté, si vous ne décidez rien, éloignez-vous petit à petit. Témoignez une amitié sincère, mais faites comprendre la vérité à ces dames. Ménagez particulièrement ma chère petite sensitive [Fanny Mercier], passablement exaltée malgré sa sagesse. Elle croit que B[erthe Vadier] vous aime et que vous l'aimez et voudrait s'en assurer. Donc attention.

Quelle vigilante Minerve que soeur Cali [Caroline Empeytaz] et quelle singulière situation que la mienne. (1.12.1871.)

Amiel juge sans aménité le physique de Berthe Vadier :

Ma filleule en robe rouge et corsage nankin, avec baschlick russe et petit chapeau à plumes, faisait bien l'impression d'une artiste. Elle a une jolie main, de beaux yeux, et de beaux cheveux, un front intelligent; mais des jambes trop courtes et une démarche vacillante. Une touffe de cheveux qui lui croît au-dessus de la joue droite m'a fait un effet pénible. En un mot son âme fort bien faite habite un corps assez mal partagé et je doute qu'elle soit appelée à rompre le célibat, quoiqu'elle ait de mérite et d'attraits. [...] Ma récompense, c'est de me rajeunir à sa verve et à son pétillement. (24.6.1871.)

Elle est joliment bien douée, ma filleule. Avec ses grands yeux limpides et interrogateurs, elle voit courir le vent, et un cerveau plein de pensées domine son édifice intellectuel, comme la coupole achève la mosquée. Son défaut, c'est d'être mal tournée depuis la ceinture en bas. C'est dommage car la main est élégante et la tête géniale. Mais les pieds mal posés et la démarche claudicante gâtent la nymphe. (12.4.1872.)

Amiel n'épousa pas Berthe Vadier.

Si je pouvais ou voulais faire un signe, ma filleule se jetterait dans mes bras, et partagerait ma vie avec transport. Mais j'ai coupé court dès longtemps à cette espérance et j'essaie d'être utile autrement. (15.7.1872.)


Pourtant l'attrait sexuel n'était pas absent :

Veillé chez ma filleule, à qui j'apprends [de] bonnes nouvelles et qui me saute au cou avec effusion. (28.5.1873.) Hélas! la femme est toujours la perdition du sage. Pauvres célibataires, nous nous brûlons inévitablement les ailes ou les doigts à cette femme dangereuse. Pour la seconde fois en quelques jours, nuit épuisante. P[erte] S[éminale]. J'en étais irrité, humilié, contristé ce matin. [...] (post ps omne animal triste). (29.5.1873.)

 

Veillé chez ma filleule. [...] Mauvaise nuit. P[erte] S[éminale]. Je me suis encore consumé l'aile à la torche du petit dieu scélérat. Mine de déterré. Ma filleule me devient nuisible. (21-22.6.1873.)


A la fin de sa vie, en 1880, Amiel écrit :

Entretien avec ma filleule [...] Quoi qu'on die, la polarité sexuelle ne s'annule jamais, et l'intimité la plus chaste contient encore une étincelle particulière, le vague rappel de la nature, qui a voulu que le féminin exerçât une attraction sur le masculin. Malgré l'âge et à travers la virginité, l'influence lointaine se fait sentir. Faut-il en rougir beaucoup? Pourquoi donc? Le désir est l'affaire de la Nature; l'honnêteté est l'affaire de la conscience. Le psychologue constate les frissons de l'épiderme; cela ne change rien à son devoir ni à son projet. (11.7.1880.)


Conclusion : le mariage reste souhaitable, mais ni Marie Favre, ni Fanny Mercier, ni Berthe Vadier ne lui conviennent comme épouse. Quant à lui, il ne convient pas à Elisabeth Guédin.

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L'amitié survit (1872)
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Dimanche 24 décembre 71 [...] Suivi la liste de mes lettres de fin d'année. Ecrit à Johanna (simplement pour lui toucher la main, si par hasard elle est fâchée, car je n'ai pas à me justifier et je dédaigne faire des reproches. - Ecrit aussi à [un ami] qu'il s'agit aussi de ramener. (24.12.1871.)

La réponse d'Elisabeth Guédin lui parvient le surlendemain.

Une lettre intéressante. Johanna (Sévigné) m'écrit sept pages fines de sa meilleure encre; et ma foi elle pense nettement et rédige encore mieux. - Sa conclusion est :

 

Je suis ressortie de mes rudes épreuves spiritualiste et chrétienne orthodoxe... Du jour où je me marierais, je deviendrais matérialiste. En paix avec tout le monde je serais en guerre avec moi-même; en faisant (dit-on) le bonheur des autres, je serais certainement très malheureuse, parce que je me mépriserais et que je n'aurais plus aucune espérance éternelle. C'est vous dire que je ne veux rien d'une combinaison si sage qui me coûterait le salut de mon âme.

 

Je pense que c'est clair et quant au style, cela rappelle Mlle de la Quintinie (de G. Sand). - [...] Ses amis l'appellent Mme Scepticus, Mlle Saint Thomas; elle est en tout cas d'une pénétration aiguë, et d'une indépendance personnelle des plus entières. Sa franchise est parfaite. Aussi quand elle affirme que l'an II de la Réconciliation la trouvera à mon égard dans les mêmes sentiments d'affectueuse reconnaissance QUAND MÊME : je la crois. Deux autres points intéressants de sa lettre : Cette fière spiritualiste a été malade en Novembre, pour s'être violentée elle-même, et a dû changer tous ses plans de retraite studieuse. - Me tenant pour un physiologiste "qui se plaît à la tenir à la portée de son scalpel et de son microscope", elle me demande: " Le Physiologiste est-il satisfait de ma Bonhomie? the great Exhibition est-elle assez complète? " - Le mot bonhomie l'a fait bondir comme un réactif.

Enfin, qu'elle soit ce qu'elle voudra, Johanna, âme fière et forte, est une créature rare. Cette Platonicienne a horreur du sexe. Je ne la contrarierai plus là-dessus. Elle fait un ami solide et fidèle: c'est au moins aussi précieux qu'une amie. Et puisqu'elle a trouvé la paix dans sa croyance monacale, je me garderai de la troubler inutilement. A-t-elle marché sur quelque livre de Saint Jérôme et sur ces éloges des vierges que répétait la primitive église? Toujours est-il que sa piété a pris cette forme et qu'elle veut expier en quelque sorte le crime de sa mère,
D'avoir un certain jour en son âme abusée
D'une pudique ardeur dû brûler pour Thésée.

Comment ce Christianisme-là se concilie-t-il avec la gloire de Dieu, qui réclame des adorateurs et des champions, tandis que le célibat éteint l'espèce? [...] Le monachisme volontaire, loin d'être un état supérieur et modèle, suppose que la majorité ne suivra pas cet exemple, ce qui est le contraire de l'action vraiment morale, c'est-à-dire exemplaire. Mais ceci ne se discute pas avec les Demoiselles et avec les Religieuses; - même avec les Platoniciennes il faut s'arrêter. Saint Paul est déjà le point de départ de cette erreur théorique, qui dure encore dans le Christianisme grec et surtout dans le Romanisme. (26.12.1871.)


Ils échangent deux lettres en janvier 1872. Le 10, Amiel fait des comparaisons entre ses amies.

Nada se distingue de [Berthe Vadier] parce que son esprit vif et fin est purement critique, de [Fanny Mercier] parce que le sentiment acerbe du ridicule et la longue révolte contre la destinée ont aigri son coeur et ironisé sa parole. Mais c'est aussi une individualité très attrayante.

Une lettre de Nada lui parvient en mars, une autre en avril. Ils se rencontrent le 26 avril.

Cette dernière amie est venue passer à l'Athénée juste à l'heure propice, et l'émotion rose de ses joues m'a prouvé que rien n'était changé entre nous. Si elle déteste l'amour et le mariage, elle a la passion de l'amitié, et je suis inscrit dans la bonne page de son album. Sa lettre est du reste pétillante d'esprit, de trait et de verve, et n'a pas une trace de rancune pour mon très long silence. La rencontre et la lettre m'ont fait également plaisir. [...] Ecrit à Nada (une lettre d'idées). Six pages. (26.4.1872.)


Les mois passent. Le 28 juin 1872, Amiel reçoit d'elle une lettre :

Elle rechute et a besoin des montagnes. Elle me consulte sur la station et m'envoie une poésie de Cowper à traduire. Du reste en vraie épine-vinette [comparaison qui se transformera bientôt en surnom], elle refuse de répondre aux nombreuses questions de ma dernière lettre. Un petit accès d'abandon s'expie toujours chez elle deux ou trois mois plus tard par un hérissement de malice. Du reste, sa demi-gaieté actuelle est un peu jouée. Evidemment, elle est abattue, souffrante et triste. Son style n'a pas le trait habituel et sa main même est altérée. Pauvre fille! - Un mot piquant :
Vous êtes trop profane pour que je vous expose mon programme de roman. Je connais d'avance tous vos arguments destinés à me prouver que je suis dans le faux et je suis certaine de n'arriver jamais, même pièces en main, à vous convaincre que je possède le vrai.

Amiel répond immédiatement et rend visite le lendemain au "quatuor".

La tour de Babel en permanence. Quatre dames cherchant en vain à former un projet en commun ou même à deux. Ce n'est pas très attrayant. (29.6.1872.)

En juillet 1872, Amiel est en villégiature à Charnex; le 11, il écrit à Nada. Elle répond le 14. Amiel recopie le lendemain un extrait de sa lettre dans son journal.

Je ne retrouve au fond de moi pour vous que gratitude et affection... La stérilité de cette amitié est l'une de mes plaies vives, lorsque je rencontre sous votre plume ou sur votre visage la trace de ces maux ou de ces peines que je suis impuissante à adoucir. Je donnerais beaucoup pour qu'il me fût possible de vous faire quelque bien en retour des trésors inépuisables de bonté, de compassion, de longanimité que vous avez prodigués à mes fluctuations maladives, mais je n'en vois aucun moyen. Par ma brutale franchise, j'ai acheté assez cher pour en user le droit de vous dire un peu que je vous aime beaucoup. Qu'est-ce pour compenser tout ce qui vous manque? Votre indulgence courtoise dira que c'est quelque chose; mon humilité et votre dépouillement savent que ce n'est rien... Ce qui doit vous rafraîchir, surtout à Charnex, c'est le témoignage de votre conscience. "Heureux ceux qui procurent la paix", a dit Jésus; et comme il ne peut mentir, si vous n'êtes pas heureux ici-bas, nous aurons toute une éternité d'allégresse, vous pour jouir et moi pour m'en réjouir. (15.7.1872.)


Sauf une lettre qu'Amiel lui adresse en octobre, la correspondance s'arrête, dans ces bonnes dispositions, pour le reste de l'année.

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Carmel (1873)
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Le 1er janvier 1873, Amiel reçoit un billet de Saint-Jean.

Nada n'a jamais été vraiment plus cordiale. Le retour à la piété a vraiment attendri cette nature d'épine-vinette. On redevient presque bonne fille et tout simplement aimante. Malheureusement le système nerveux est d'une faiblesse déplorable. Fille de coeur et d'esprit, Nada est une amie depuis qu'elle m'a laissé lire tout au fond de son morne désespoir et qu'il m'a été donné de lui faire quelque bien. Nous ne nous voyons presque pas, nous ne nous écrivons guères, et cependant je sais que nous sommes très amis. (1.1.1873.)


Amiel répond le 5 janvier. Le 6 février, il reçoit d'Elisabeth une lettre de 12 pages écrite du 21 décembre au 5 février.

Nada [...] me raconte de nouvelles crises morales; elle est déjà presque engagée comme soeur de charité dans un hospice d'incurables à Lyon. Elle voudrait me voir et me parler à coeur ouvert, mais elle ne sait comment échapper à son quatuor. Sept lustres ne la rendent pas libre. Oh! les ménages de femmes... (6.2.1873.)


Un échange régulier de lettres s'établit au mois de mars.

Lettre de Nada, qui m'avoue quelques espiègleries et me colloque des billets de loterie en véritable chanoinesse. L'imagination littéraire reprend le dessus. Ah! le bon billet qu'a le Mont Carmel! (8.3.1873.)


L'ordre de Notre-Dame du Mont Carmel était connu pour sa règle très sévère. Amiel traitera plus d'une fois son amie de carmélite et la surnommera Carmel. Elisabeth Guédin fréquentera pendant des années les milieux du Carmel à Lyon, à Orléans et à Paris, sans s'y intégrer complètement : "au Carmel on aime toujours bien le mécréant" confiera Elisabeth à Amiel (23.5.1879).

Amiel lit, "pour faire plaisir à Nada", des ouvrages sur l'oeuvre du Calvaire. Fondée en 1842 à Lyon, cette institution réunit des laïcs sans voeux religieux pour s'occuper de malades incurables.

Quelle est mon impression? que le dévouement chrétien peut devenir sublime, n'importe la communion et que les vertus des belles âmes font la protection d'une institution religieuse. Mais les idées catholiques sur le Célibat, la Virginité, le Veuvage, la prêtrise, les sacrements, les reliques, les statuettes, sur les Mérites, sur le Purgatoire, la prière pour les morts ont beau être savamment édulcorées avec les termes d'Evangile, Jésus, Christianisme, on retrouve toujours le vieil attirail mythologique et superstitieux sous ces rhabillages industrieux. Le romanisme a beau s'affubler de spiritualité, le bout de l'oreille perce partout. (19.3.1873.)


Le journal d'Amiel contient de nombreuses attaques contre la religion romaine...

... qui se met au-dessus de la vérité historique et scientifique, qui supprime la bonne foi au profit de la foi, et qui a des dispenses de probité pour tout ce qui sert la bonne cause. (13.8.1872.) Le Romanisme mariolâtre et le fétichisme papal, en un seul mot le jésuitisme est une religion arriérée et attardée, c'est une chauve-souris surprise par le jour. Cette caricature du Christianisme n'est plus au niveau que des races inférieures, des peuples ignares et enfants. (15.6.1873.)


Depuis sa jeunesse, Amiel rejette toute religion dogmatique, autoritaire, institutionnelle, cléricale, qu'elle soit catholique ou protestante. Sa pensée sur le christianisme va beaucoup plus loin. Il est utile de nous y arrêter pour comprendre pourquoi le dialogue en matière de religion entre lui et Elisabeth Guédin sera interrompu. Ils tenteront auparavant de se convaincre mutuellement.

Le vrai Christianisme, c'est la religion pratiquée par Jésus, la religion qui remplissait son âme et qui se manifesta par sa vie, et non la religion faite après lui, à propos de lui. Jésus n'est pas l'objet de sa religion, Jésus n'est pas son Dieu à lui-même. En l'adorant, on a commis malgré lui un sacrilège : il y a un seul bon, c'est Dieu. (29.10.1870.) Qu'est-ce que le vrai christianisme? C'est la religion de Jésus, celle dont il est le pontife et l'inspirateur, non celle dont il est le Dieu. (21.10.1871.)


Amiel reconnaît cependant que "le vrai Jésus est peut-être aussi difficile à dégager que le vrai Romulus, ou que le Pythagore authentique..." (19.6.1871.) Il faudrait pouvoir "restituer la pensée pure du Jésus historique..." (23.1.1870.)

Amiel représente l'une des manifestations du protestantisme libéral dans lequel il a baigné pendant sa formation intellectuelle de quelque cinq ans en Allemagne avant d'être nommé professeur à l'Académie de Genève. Il ne se départira pas du substrat philosophique qui inspire le protestantisme libéral. Quelques semaines avant sa mort, il note sa position à cet égard.

Depuis bien des années, le Dieu immanent m'a été plus actuel que le Dieu transcendant. La religion de Jacob m'a été plus étrangère que celle de Kant ou même de Spinoza. Toute la dramaturgie sémitique m'est apparue comme une œuvre d'imagination. Les documents apostoliques ont changé de valeur et de sens à mes yeux. La croyance et la vérité se sont distinguées avec une netteté croissante. La psychologie religieuse est devenue un simple phénomène et a perdu la valeur fixe et nouménale. Les apologétiques chrétiennes de Pascal, de Leibniz, de Secrétan ne me semblent pas plus probantes que celles du Moyen-Age, car elles supposent ce qui est en question: une doctrine révélée, un Christianisme défini et immuable. Il me semble que ce qui me reste de toutes mes études c'est une nouvelle phénoménologie de l'esprit, l'intuition de l'universelle métamorphose. Toutes les convictions particulières, les principes tranchants, les formules accusées, les idées infusibles, ne sont que des préjugés utiles à la pratique, mais des étroitesses d'esprit. (4.2.1881.)


A ce rejet, ancien et fondamental, du dogmatisme, s'est ajoutée, à partir des années 1860, l'influence de Schopenhauer et du bouddhisme.

... le pessimisme a raison, Schopenhauer et Bouddha [...] sont dans la vérité. (25.3.1868.) Bouddha et Schopenhauer ont décidément pris pied dans mon âme. (26.12.1871.) On ne triomphe pas de Schopenhauer par une argumentation, mais par un acte de foi; c'est-à-dire qu'on n'en triomphe pas, mais qu'on s'en détache. (24.11.1879.) Je lui ai exposé la foi thibétaine. Mon svelte fantôme s'est reconnu dans le renoncement bouddhique. Schopenhauer battrait des mains. (17.9.1869.)


Elisabeth Guédin n'a pas persisté dans ce "scepticisme aride", où elle était après la mort de son père. (5.10.1869.) Déjà en 1870, elle "se réconcilie avec le devoir, avec l'ordre, avec la Providence. Elle allait à la prière." (15.4.1870.) "... on mord aux consolations religieuses, et l'on fréquente les cultes (4.6.1870). E. Guédin cheminera du côté des idées monastiques, légitimistes..." (9.4.1871.)

Le 17 septembre 1869 (voir supra) Amiel a noté de souvenir la substance de son premier entretien avec Elisabeth Guédin.

Catholicisme et méthodisme les plus intransigeants d'un côté et protestantisme libéral le plus éclairé de l'autre, il n'y aura plus de connivence spirituelle, chacun demeurant ferme sur ses positions. Elisabeth étant portée aux monologues, Amiel abandonnera la discussion et se contentera d'écouter sa jolie amie.

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Epreuves (1873)
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Avant de partir à Lyon se dévouer dans l'Oeuvre du Calvaire, Elisabeth Guédin envoie à Amiel "un charmant signet rouge et découpé, plus une lettre gracieuse et très amicale" (24.3.1873.) Amiel lui rapporte un des volumes qu'elle lui a prêtés et le prix des billets de loterie. (25.3.1873.)

Au début du mois de juin 1873, Nada déjà "de retour de Lyon, me fait redemander Perreyve, sans un mot de causerie et par carte-correspondance : mauvais signe" (4.6.1873). Il s'agit de l'ouvrage de l'Abbé Perreyve, Journée des Malades qu'Amiel s'est imposé de lire pendant l'absence de Nada, livre de ce "jeune prêtre qui mourut à trente-quatre ans, le 26 juin 1865, coeur à la fois virginal et viril - de toute pureté, mais consumé d'amour" écrit François Mauriac dans Les Nuits de Paris (Bibliothèque de la Pléiade, Oeuvres romanesques et théâtrales complètes, t. I, p. 931).

Le 27 juin 1873, Amiel reçoit enfin une lettre de son amie.

... après quatre mois de silence. La revoilà garde-malade [de sa mère] et attendant un ou deux miracles. Ces natures excessives passent, comme Nada en convient, une moitié de leur vie à pécher inutilement et la seconde à se repentir stérilement. Nada, après les avoir repoussées, réclame enfin une visite. Voici un an que nous ne nous sommes vus.

 

J'ai entendu la fatale sentence. - Saisie de vertige devant le gouffre d'indépendance qui s'ouvre devant moi, je n'ai plus de volonté, plus d'initiative et tremble de voir tomber des chaînes qui eussent pu être des rubans si elle avait voulu et si j'avais su. - Nous n'avons dit à personne le nom de la maladie de ma mère ... mais vous n'êtes pas quelqu'un pour moi.

 

Répondu immédiatement. (27.6.1873.)


Le 29 juin 1873, nouvelle lettre de Nada, pressante.

On veut me voir, fût-ce au Jardin botanique, fût-ce dans ma Bibliothèque, à 9 heures, ce matin. D'où vient cet énorme courage? Naturellement, je vais attendre à l'endroit indiqué. Attente vaine. Personne n'est venu. Pauvre captive, est-elle assez contrariée, retenue, empêchée? Pour se dire un bonjour amical, une fois par an, il faut ourdir une sorte de conspiration, aux allures romanesques, qui ressemble à un rendez-vous; et pourtant Dieu sait si elle et moi avons peu l'esprit aux aventures. Le seul nom de bonne fortune nous fait sourire, elle surtout qui a horreur du mariage et de l'amour dans le sens élémentaire du mot. Et pourtant, pour se soulager un peu le cœur, pour avoir une causerie intime et sans témoins, ma pauvre Carmélite courrait le risque de se compromettre. - Quand j'y réfléchis, je ne trouve qu'une explication de ces contradictions intérieures. Qui sait si Nada n'a pas rêvé quelque chose d'étrange, comme dans la primitive église, un mariage avec le vœu de chasteté ou la virginité conjugale? ou bien y a-t-il un oracle d'Esculape comme pour Elvire? En un mot, c'est le mystère sexuel qui est l'écharde de cette âme, vouée aux exagérations maladives, par une aversion téméraire et enfantine de la nature. - Il est possible (et probable) qu'elle veut la vie, l'amour et la femme autrement que Dieu ne les a faits. Elle se dévore dans l'irréalisable et l'inavouable. Dommage.

 

Encore une fois vous m'avez pardonné et vous avez bien fait, car quand je ne vous écris pas c'est le plus souvent par crainte de dire trop ou trop peu. A chaque minute du jour, mes pensées sont constamment occupées de vous... l'impossibilité de rien pouvoir faire pour votre bonheur est l'une de mes plus rudes épreuves... Sentir que la maladie et les ennuis creusent votre visage et blanchissent vos cheveux m'a souvent arraché des larmes et ce soir encore. Il y a entre nous un abîme que ni les visites ni la correspondance ne comblent et voilà pourquoi l'une et l'autre me répugnent. Ne pouvant tout dire, je préfère ne rien dire. J'ai quelquefois pensé à m'ouvrir à vous sur ce sujet... Je voudrais vous parler plus franchement "d'intelligence à intelligence" comme vous m'avez écrit un jour, de cœur à cœur me permettrez-vous d'ajouter. (29.6.1873.)


Amiel lui rend visite le soir même.

Trouvé la mère très changée; elle est malade depuis trois mois et d'une maladie sans ressource. Deux des sœurs ont pris de l'embonpoint; la seconde a un peu maigri. La malade avait, m' a-t-elle dit, désiré hier fortement me voir. J'arrivais donc à point, Il m'a semblé que la cadette avait pris le rôle d'infirmière, cédé par les deux autres, et entendait soigner sa mère comme elle avait fait le père, nuit et jour et des années s'il le fallait. Du reste, les sœurs ont l'air de n'avoir les mêmes goûts sur rien; et toute la tactique de la plus jeune est de ne risquer aucune opinion. Ce masque perpétuel d'enjouement et d'insignifiance quand on [a] le cœur triste et le cerveau actif, doit être bien fatigant à porter. [...] C'est égal. L'impression est toujours la même. Quatre femmes ensemble s'usent considérablement; elles ne peuvent se mettre à l'unisson; surtout si toutes les quatre sont rentières et libres. Ce groupement exceptionnel est contre nature et comme il n'y a pas là devoir positif, emploi du temps, but imposé, obéissance, il y a tiraillements intérieurs des volontés, zizanie secrète, bref désharmonie. On a beau s'aimer, on ne se rend pas la vie facile. La surveillance mutuelle et incessante est déjà un ennui. La valeur de la femme est inverse de son nombre. Ainsi la femme, maîtresse de maison, sortie de sa famille et compagne d'un homme qu'elle aime est au maximum de sa valeur sociale et morale, probablement aussi de son bonheur; toutes ses forces ici peuvent servir et s'épanouir. L'indépendance et la collection des indépendances leur nuit de toute manière, parce que leurs facultés n'ont pas leur véritable emploi. (29.6.1873.)


Amiel lui écrit le 30 juin et reçoit d'elle une réponse le lendemain.

Lettre de Nada, huit pages fine écriture. Le ton m'en a déplu. L'ironie, l'air détaché, le pointillement épigrammatique y reparaissent à contretemps. Epine-vinette redrageonne en moment bien inopportun. La griffe féline se remontre sous la patte de velours, et sans autre motif que la honte d'avoir été sensible ou bonne. Le diablotin reparaît, tandis qu'on jouait l'ange. Cette finesse retorse et un peu sèche qui persiste dans une piété de convertie nouvelle et dans un idéalisme tant soit peu exalté de foi bretonnante surprend et choque. Cette charité n'est pas de très bon aloi, puisqu'elle ne connaît encore ni la bénignité ni la cordialité ni la douceur ni la crainte de faire de la peine. Au fond, c'est un cœur qui se hérisse d'aiguilles et qui est moins piquant de fait que d'apparence. Mais la perpétuelle défensive lui ôte le naturel, même quand il est franc et sans détour. La nature primitive, c'est-à-dire le paradoxe, le caprice, l'agressivité moqueuse, la malice en éveil, la peur du ridicule et l'amour de l'indépendance est toujours là sous le cilice d'emprunt et sous la croix cherchée. C'est dommage, car il y a aussi de très nobles instincts. - Les duretés lui échappent aisément et par mégarde :
Je suis sans pitié pour l'individu plus ou moins renté qui ne rompt pas ses chaînes, quand il a le privilège d'être un homme et peut-être un caractère.

 

Et d'ailleurs elle continue à me prendre de biais :
Vous ne regardez jamais les idées des autres qu'au travers des vôtres; - l'étude psychologique que je vous fournis; - plus ambitieux que tendre, vous regrettez la gloire plus que l'amour.

 

Elle dénature ainsi jusqu'à m'offenser le sentiment de bonté prévenante, et de patiente douceur, avec lequel j'ai accompagné depuis des années l'histoire de son âme. Cette tentation démoniaque à laquelle elle cède toujours de tourmenter ceux qui ne veulent pas le lui rendre et dont elle n'a rien à craindre est un trait de petite fille demeuré dans la femme faite. Ce besoin de toujours mettre à l'épreuve les autres, au lieu de chercher à les rendre heureux, est une disposition bien fâcheuse et regrettable, Nada manque trop de simplicité pour l'admettre et la comprendre chez les autres. Cet entortillement énigmatique de son être véritable, qui voudrait être une chrétienne sous la croix, une religieuse laïque, et qui cache néanmoins sous la guimpe et le capuce une guêpe espiègle et de mordacité assez mondaine, cet entortillement empêche la sécurité et la paix, Il gêne même "l'A M I T I E en six lettres" que réclame cet étrange lutin. (1.7.1873.)


Le lendemain, il repense à la lettre de Nada.

"Incomprenant, incomprenable, et incompris",dit la malicieuse Carmel, l'incorrigible Nada. Pour elle, il n'y a de douleurs réelles que les siennes. Un homme fait son destin et s'il a du malheur c'est sa faute. Forte économie de compassion! A bon entendeur salut. (2.7.1873.)


Le 5 juillet, il reçoit une nouvelle demande pressante de la part de Nada, qui désire une rencontre. Il accepte de la voir mais il s'interroge sur les motifs possibles de ce souhait et les sentiments de son amie à son égard. Quel que soit le comportement adopté, il risque de paraître présomptueux ou nigaud.

(7 heures soir.) Ai-je bien fait de céder au désir de Nada? Tout en faisant la railleuse et l'indifférente, elle demande à me voir en tête à tête. Chevaleresquement, je n'ai pu refuser. Pourquoi veut-elle courir le risque de se compromettre? [Voir supra 29 juin 1873.] Peut-être tout simplement pour me prouver sa confiance en moi et sa bravoure; peut-être pour me dire ce qu'elle n'ose écrire, par une vieille habitude de circonspection. Comme elle est archi-fine, pas coquette et très vigilante, elle ne tente pas une pareille démarche sans raison. C'est à elle de s'expliquer. Je me reprocherais de chercher des arrière-pensées féminines, quand peut-être c'est tout simplement une âme angoissée qui veut parler ouvertement. Je ne puis croire à une curiosité malsaine qui voudrait effleurer les émotions d'un rendez-vous dangereux, tout en préméditant l'entrée au couvent. Nada sait-elle elle-même ce qu'elle veut? La seule chose qui me paraisse certaine, c'est que je joue gros jeu, par pure courtoisie. Il est clair que je n'userai d'aucun de mes avantages, par loyauté, délicatesse et prudence; et néanmoins si je n'ai pas deviné le secret désir, je serai traité en offenseur. En ne croyant pas toutes les attestations données, j'accuse tacitement de mensonge; en croyant plus qu'on ne voulait être crue, je pose en niais. Le dilemme n'a rien d'agréable. O l'entortillement féminin! Et Nada est dix fois plus fille d'Eve qu'elle ne le pense. Elle a son genre d'intrépidité et de franchise; mais que de contradictions! sensible et sèche, dévouée et moqueuse, téméraire et cauteleuse, vive et rétractile, ambitieuse et détachée, on ne sait jamais bien avec elle ce qui va arriver. Constante au fond, elle est mobile comme l'onde. Elle a les extrêmes contraires, ce qui lui manque c'est le milieu. Mystique et positive, enthousiaste et désabusée, elle exagère tout. Elle aime assez être énigme et se plaît à n'être pas comprise, par malice et pour pouvoir s'en plaindre. Je ne puis dire qu'elle pique ma curiosité, ni qu'elle attire mes préférences, ni qu'elle irrite mon amour-propre. Il me semble que c'est avant tout sa souffrance et son désespoir qui m'ont intéressé à elle. Quoique elle soit jeune et femme et jolie, c'est d'une façon désintéressée que j'ai essayé de lui faire du bien.


Amiel s'étonne de son rôle de confesseur dans lequel il se coule d'autant plus facilement qu'il est souvent réclamé.

Il est vrai que l'œuvre du confesseur a quelque chose de plus touchant et de plus récompensant, quand l'âme qui vient à nous est dans une gracieuse enveloppe et qu'elle est d'un autre sexe. Est-ce que depuis vingt-cinq ans, ce rôle de directeur laïque et de confesseur facultatif n'a pas été le mien? Combien de femmes m'ont raconté leurs secrets et ouvert leurs pensées intimes; je n'ose en faire le compte. - Seulement, si ce rôle a sa douceur, cette douceur s'expie. Le monde qui ne l'admet pas dans ses catégories reconnues et ses fonctions classées, le juge sévèrement, parce que lui est trop vicieux pour croire ce rôle pur. Il ne devine d'ailleurs pas que je n'ai pas choisi ce rôle, mais que j'ai été choisi, recherché, sollicité, pour ce rôle. Je ne sais pas repousser ce qui vient à moi avec confiance. Avec les femmes, il m'est arrivé le contraire de la règle; c'est toujours à moi qu'ont été faites les avances, les requêtes. Je n'ai fait que suivre ou accorder. (5.7.1873.)


Mais les événements s'accélèrent. Le lendemain, Elisabeth Guédin lui écrit.

(10 heures matin.) Catastrophe. Lettre de Nada. Sa mère est mourante. Et l'on parle en outre du 3 Juillet 73 comme encore plus terrible que le 13 Mai 1869 [jour du décès de son père] : un idéal s'est brisé; on a désiré mourir. Je marche avec Nada d'énigme en énigme. Pauvre fille, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle souffre. Aurait-elle eu quelque amour secret et une déception amère? [...] Certains mots de sa lettre pourraient le faire croire. D'ailleurs cela expliquerait la crânerie de sa démarche de Dimanche dernier. Elle touchait à une crise, et avait besoin d'une confidence pour soulager son cœur. - Ainsi, comme toujours,ces bravades officielles de l'amour n'étaient qu'un éventail pour cacher son jeu. Les exaltations de la charité ne sont que la métamorphose d'une tendresse qui a manqué sa préférence et son emploi. Les complications apparentes ne voilent qu'à peine la simplicité de la loi.

Je m'explique aussi beaucoup d'autres choses à Saint-Jean La Tour par cette seule hypothèse : Lyon, Louèche, etc. - Pauvre petite, son cœur aura battu trop tard, et avec trop d'entortillements. Triste roman! D'autant plus que Nada va se trouver orpheline et le cœur dévasté. - Ce n'est pas avec une phrase comme celle-ci: " Dieu ne châtie que ses enfants légitimes ", que l'on se console bien longtemps. L'orgueil n'adoucit aucune douleur qu'en apparence. La doctrine de l'élection gâte jusqu'à la résignation et à l'obéissance. Je ne puis dire que la manière de souffrir, de supporter, de s'humilier, de prier familière à l'amie Nada soit de mon goût. C'est de l'école française, tout en contrastes brusqués, en formes extrêmes et théâtrales, cela manque d'intériorité, de continuité, de douceur, de sérieux. C'est de l'école catholique. Bref, l'imagination y prime la conscience. Cela ne donne point de sécurité aux alentours et peu de paix véritable à la personne elle-même. (6.7.1873.)


Amiel répond le jour même. Le 12, il reçoit un billet de son amie.

Sa mère est morte hier. Nada veut me voir.

 

Je ne recevrai que vous. Je ne trouverai jamais assez de sentiments ni assez de termes pour reconnaître et exprimer ce que votre infinie bonté m'inspire.

 

Ce billet m'a mis les larmes aux yeux. La pauvre éprouvée! Il paraît qu'il m'a été donné de dire le mot qui console, et que j'ai trouvé le chemin de la persuasion. Béni soit le ciel qui m'a fait connaître cette divine volupté d'étancher les larmes et d'adoucir parfois l'affliction. N'est-ce pas la félicité des enfants de Dieu? Appelé auprès d'un cercueil, par une orpheline navrée, comment rester digne de cette fonction vraiment religieuse? En disant ce qu'on a besoin d'entendre, en écoutant ce qu'on a besoin de raconter. (12.7.1873.)


Amiel rend le même jour une visite de deuil mais il a la déception de ne pas être reçu par elle-même. Il lui écrit le lendemain et la voit le 15 juillet.

Passé deux heures à la Tour Saint-Jean. Nada m'a raconté beaucoup de choses, son enfance, ses paradoxes, son indépendance, ses querelles avec son entourage, son instruction religieuse, sa diplomatie pour déjouer le vœu de ses parents, l'idée qu'elle se faisait de sa vocation, son opinion sur ses cousins, ses joies profondes pendant la semaine terrible, etc., etc. Nada a beaucoup de franchise et même assez d'abandon. Mais sa piété n'est pas de la qualité qui rassure; elle manque trop de bonté et d'indulgence; l'idéal lui sert à se faire une place raffinée parmi les pécheurs et les rachetés. La douleur caresse un peu trop son orgueil spirituel. D'ailleurs elle se croit toujours incomprise et ne se donne guères la peine de comprendre autrui. Bref, Nada n'est pas d'un commerce facile. Puis, comme toutes les néophytes récentes, elle tient considérablement à telle ou telle formule et s'imagine toujours des abîmes entre elle et les gens. Je me suis aperçu également que j'avais été trop débonnaire et trop candide, et qu'il ne faut pas prendre les choses et les gens au pied de la lettre. Nada me juge plus mal que je ne le pensais. Cela la regarde. "Dieu me frappe, mais il me frappe avec la verge d'or" ; cette consolation de l'amour-propre se retrouve jusque dans la spiritualité exaltée. Il est difficile d'être vraiment humble, car le cœur rusé arrive à se glorifier de ses afflictions, comme le mauvais poète de Molière à tirer parti des vingt coups de patte du satirique.


Le 22 juillet il reçoit une lettre de Nada "qui me contriste et me mécontente".

Nous ne parlons pas la même langue et je suis presque toujours mal compris. [...] La cause est simple. On ne comprend que ce qu'on peut reproduire et répéter en soi, et Nada qui ne s'est formée qu'à la française et n'a que des catégories de cette espèce, ne comprend rien de ce qui dépasse cet horizon moral, philosophique ou religieux. [...] elle estime son idéalisme maladif beaucoup plus que toute sagesse, et ne veut pas s'apercevoir que ce raffinement subtil de l'orgueil n'est pas la vue suprême des choses. Cette délectation de la fausse humilité qui savoure son immense supériorité sur la vie vulgaire et normale, parce qu'elle l'aperçoit en laideur et ne se juge pas elle-même, est une séduction de la spiritualité, contre laquelle Nada n'est pas en garde. Voilà la difficulté. Quand au remède, je n'en vois guère. Heureusement que cela n'est pas nécessaire; Nada s'entend très bien avec le pasteur Barde [voir supra au 4.6.1870], elle a une ou deux correspondances selon son coeur, elle a ses points d'appui; en revanche, elle ne voit en moi qu'un prosélyte de la porte, un non-initié, un demi-infidèle, un incirconcis séparé de son ciel par son péché ("les passions de la chair obscurcissent même pour l'âme la plus distinguée l'entendement d'une âme telle que la mienne"), un demi-marié, tandis qu'elle est empoisonnée du virus monacal, de la fausse sublimité que le catholicisme attribue à la thébaïde, aux macérations, à l'abstinence. [...] Restons-on en donc à l'amitié bienveillante et secourable, mais renonçons à l'espérance d'un redressement d'idées ou d'un progrès dans l'intimité. Je ne suis pas l'homme qu'il faut dans ces circonstances; donc ma responsabilité se dégage à proportion.

Réponse dans ce sens. (22.7.1873.)


Relisant le lendemain la lettre de Nada, Amiel regrette la froideur de sa réponse.

Il faut bien vous aimer pour être raide comme je viens de le faire dans ces quatre pages. On ne griffe que ceux qu'on aime et quand on enrage de ne pas les trouver parfaits.

 

Ces lignes me font presque regretter ma lettre un peu froide de hier. - On ne dit jamais tout dans une lettre. L'essentiel était de mettre le doigt sur l'obstacle à toute discussion fructueuse. Je l'ai fait avec calme, mais ce me semble sans sécheresse et sans reproche. Il est vrai qu'il y a eu un peu déception de ma part, mais non pas irritation. J'ai vu et rencontré une limite, ce qui produit quelque mélancolie momentanée. Mais comme j'estime la vérité encore plus que l'illusion, le regret s'évaporera très vite. (23.7.1873.)


Soumis à ce régime de chaud-froid, Amiel ne peut s'empêcher de comparer Elisabeth Guédin à Fanny Mercier.

(10 heures matin.) Une amie qui comprend mieux, c'est Fanny Mercier. [...] Nada, elle, a plutôt l'esprit de finesse que celui de justesse. Elle perçoit très subtilement les détails et manque l'ensemble. Elle n'a ni respect pour la philosophie ni goût pour la science. Ce manque de largeur et d'équilibre n'est point compensé par l'impétuosité du désir ni même par la sagacité des aperçus. Fanny Mercier, en dépit de l'apparence, est la supérieure de Nada, presque en tout point, instruction, culture intellectuelle, religieuse et morale, capacité de travail, solidité de raison, sûreté de caractère, gravité de conscience. Mais Nada a plus de finesse et plus d'aile, elle est plus désabusée sur les autres et moins sur elle-même; elle a plus de ce qu'on appelle esprit. Elle serait bien plus capable de plaire dans le monde, si elle le voulait. En revanche son commerce a beaucoup moins de charme, parce que "la griffe et l'épinevinette " reparaissent toujours au moment où l'on s'y attend le moins et qu'elle est femme jusqu'au caprice très inclusivement. Celle des deux qui m'édifie, la vraie petite sainte, ce n'est pas la Nonne, malgré son exaltation et son mérite, car elle en a beaucoup. (23.7.1873.)

Le 26 juillet, Amiel reçoit une grande lettre de Nada. Le lendemain, il la recopie en partie dans son journal.

Lorsque vous me dites que je suis bien femme, c'est comme si vous me frappiez au visage... Je les connais, pour cause, et je les méprise et je les considère comme la cause de toutes les défaillances et de tous les malheurs de l'humanité depuis Mme Eve jusqu'à Mme Loyson .

Que j'ai été froide et contrainte l'autre jour... J'ai été créée une âme de feu dans un corps de glace. Serait-ce le feu qui fondrait la glace ou la glace qui éteindrait le feu? voilà toute la question de ma destinée... J'ai passé ma vie à me contraindre, à m'étrangler, à m'étouffer, et l'âge et les épreuves aidant, des ardeurs et des fougues de ma jeunesse je suis sortie une personne calme. Sous le souffle boréal de la contradiction, de l'expérience, des désillusions, des dégoûts et des douleurs gagnant de proche en proche, la congélation a tout envahi et il ne reste bien au fond qu'une petite flamme vacillante, la lampe du sanctuaire qui brûle pour l'éternité.

Puisque vous me faites l'honneur de reconnaître "ma parfaite probité et loyauté", écoutez ceci malgré son invraisemblance : On pouvait trouver le bonheur à faire celui d'un autre, m'avez-vous dit un jour; eh bien, ce bonheur-là, je ne l'aurais trouvé qu'à faire le vôtre. Une fois aussi vous m'avez parlé de "l'homme de mon choix" ; eh bien, si j'avais choisi, parmi tous ceux que j'ai rencontrés, l'homme de mon choix, c'eût été vous. Si j'avais eu l'intention de me marier, je n'aurais désiré que vous pour mari. - Vous en savez peut-être assez de mes exigences et de ma recherche de la perfection pour apprécier ce qu'une telle préférence et une telle déclaration comporte de confiance, d'estime et d'affection.

Mais il y a un abîme entre nous; non pas seulement une résolution inébranlable prise avant de vous avoir connu